• Chapitre 6: Sortie acceptée

     

                Ce fut la pire décision de ma vie. Déjà pace que j’eus mal aux jambes au bout d’une demi-heure, enchaînant les foulées après deux heures d’entraînement. Ensuite, la nuit commençait à tomber, le soleil plombant laissa place à un froid polaire. Je n’avais qu’un t-shirt sur moi et… pas d’argent pour rentrer, pas de téléphone, et…je m’étais perdue. Aveuglée par la rage, j’avais tourné un peu n’importe où et je ne savais pas où j’étais. Je me résolus donc à marcher et à arrêter quelques passants dans la rue : j’étais toujours dans mon quartier. Je finirai bien par retrouver ma route. Mais pas maintenant, ma fierté refusait de se taire et je ne voulais donc pas rentrer de sitôt ! J’espérai que tous s’inquiéteraient, et que Bérangère frapperai Opale pour moi.

                Je rêvai d’une vengeance digne de ce nom, sachant que le personnage odieux que j’avais pour instructeur se fichait sûrement de mon sort. Marchant avec frénésie de nouveau, je cognai un passant.

    -Pardon, je ne regardai pas où…

                Ma phrase resta en suspens. Peut-être était-ce à cause de sa peau incroyablement blafarde, de ses yeux verts luisants, ou de cette odeur à peine supportable de rouille : celle du sang. Il sourit, dévoilant des dents parfaitement blanchâtres et j’eus un frisson. Bredouillant encore des excuses, je voulus m’éloigner mais il me retint par le bras et susurra avec sa langue de serpent :

    -Tu as l’odeur des chasseurs. Conduis-moi à eux.

                C’était un vampire. Ceux de la pire espèce qui tuent sans remords. Mon cœur se mit à battre fort et si vite qu’il sembla sortir de ma poitrine. Il devait bien s’amuser.

    -Non.

    -Pardon ? me dit-il surpris. J’aime jouer au jeu du chat et de la souris, mais cela fait longtemps que je veux en tuer quelques-uns. Alors tu vas être bien gentille et rentrer chez toi.

    -Non, continuai-je avec toute la détermination que je pouvais.

                Il siffla et un autre vampire sortit des ténèbres. Puis un autre, et encore et encore. Une dizaine de vampires m’entouraient. Je sentis mon courage s’échapper. Je débitai alors ces paroles avec frayeur, espérant qu’ils abandonneraient :

    -Le problème, c’est que je me suis disputée avec mon instructeur et je me suis enfuie. Je me suis perdue, avouai-je.

    -Eh bien, ma jolie, nous allons t’aider.

                Il attrapa mes poignés dans ses mains glaciales et me les tint fermement dans le dos. Il ferma les yeux et flaira mon cou. J’eus un mouvement de dégoût et de rejet. Puis, relevant le visage, il respira l’air longuement. Il me poussa ensuite dans la direction d’où je venais. Les autres suivirent. Il tourna plusieurs fois, les rues se succédèrent et, comme par magie, le grand bâtiment délabré nous faisait face. J’écarquillai les yeux de peur. Il faisait maintenant nuit, personne ne se douterait de cette attaque et tout serait de ma faute. Je fis alors une chose aussi téméraire que brave.

    -Attention Opale ! m’époumonai-je de toutes mes forces, espérant qu’il m’entendrait, de l’autre côté. Opale !

    -Sale garce !

                Et il me projeta violemment contre une voiture. Mon crâne rencontra le pare-brise et tout devint noir.

     

    -..pa ! Yepa ! Yepa !

                Je clignai des yeux et tentai de me redresser mais une main me força à rester coucher. Je rebondis contre un matelas moelleux. J’ouvris délicatement les paupières : la lumière tamisée de la pièce ne m’agressa pas. J’essayais de tourner lentement la tête mais elle refusa de bouger. En portant une main à mon cou, je me rendis compte qu’une minerve la tenait. Mon autre main était blottit dans celle d’Agate, la seule qui se tenait à mes côtés. Elle hoquetait de temps en temps en m’appelant désespérément. Quand j’eus assez de courage, je grognai :

    -C’est bon, je suis réveillée.

    -Yepa ! J’ai eu tellement peur !

    -Je vois ça… Calme-toi, murmurai-je en lui caressant les cheveux, je vais bien. Pourquoi pleures-tu autant ? C’est le quotidien des chasseurs de vampires, tu sais ?

                Un silence s’installa, rompu par quelques sanglots.

    -Ma sœur… reprit-elle après s’être un peu calmée, ma sœur s’appelait Charlotte, c’est un joli prénom, tu ne trouves pas ? Elle était aussi belle que lui. Elle était toute fine, une petite crevette débordante d’énergie, avec de longs cheveux châtain et de grands yeux bleus. Elle souriait beaucoup. Elle ne semblait jamais triste mais elle avait pourtant une grande faiblesse, ma petite Charlotte : elle était amoureuse de l’amour.

                De grosses larmes roulèrent sur la joue d’Agate. Son regard divaguait loin de moi, vide, dans un passé aussi heureux que sombre.

    -Un jour, il est arrivé. Beau, gentil et attentionné. Il savait lui donner ce qu’elle voulait : de la reconnaissance, de l’amour. Je ne me suis pas méfiée. Elle sortait beaucoup avec lui, il l’emmenait dans des lieux branchés, j’étais un peu jalouse. Puis, elle a bien voulu le ramener à la maison pour un dîner, le présenter. Mes parents trouvaient que c’était trop rapide, mais elle était si heureuse !

                Son discours était de plus en plus décousu. Je voulus poser ma main sur son épaule, pour la réconforter. Mais je ne pus me résoudre à la sortir de cette transe.

    -Il est venu, dans un beau costume. Ses yeux noirs étaient si lumineux ! Et il avait cette odeur, celle de la rouille. J’étais la seule l’avoir remarquée. Je l’ai détesté. J’avais beau dire à ma grande sœur qu’il était méchant, je n’avais que huit ans ! Elle a cru à de la jalousie. Elle m’a haïe. Je l’ai pleurée. Souvent j’y pense. Et i j’vais été plus forte ? Et si j’en avais parlé à nos parents ? Et si…

                Sa voix s’étouffa dans un couinement. Elle ferma les yeux embués de larmes, et revint dans le monde réel. Elle était totalement traumatisée par cette expérience si jeune…

    -C’est pour ça que tu souhaites devenir chasseuse, pour te venger ?

    Elle esquissa une faible moue et me donna un baiser sur la joue.

    -Ce que je voulais te dire c’est que…sois plus prudente, ok ? J’ai eu peur quand tu es partie. Il est si facile pour eux de nous charmer et de nous tuer. J’ai eu peur…

    -Ne t’inquiète pas, la coupai-je. Moi aussi je me suis aperçue que c’était un vampire au premier coup d’œil.

    Elle paraissait rassurer, alors elle se leva puis elle appela les autres.

    -Merci.

    -Pour ? dit-elle, la porte ouverte.

    -D’avoir partagé ton passé avec moi.

                Elle me sourit et sortit.

                Les autres arrivèrent en courant. Caolan me fis un signe de la main avant de réconforter Agate. Je ris discrètement quand elle l’enlaça et enfouis sa tête au creux de son cou. Il était évident qu’il se passait quelque chose entre eux, elle serait en sécurité avec lui. Ils m’adressèrent un vague signe de la main et partirent avant tout le monde. Opale s’était penché précipitamment sur moi, je ne voyais que lui.

    -Je vais bien, marmonai-je.

    -Ca, c’est parce que tu n’as pas vu ton dos, répondit Opale.

    -Ni ta figure, ajouta Erwin.

                L’évidence refit alors surface : l’attaque. Emportée par le récit d’Agate, je n’y avais encore pensé. Je comprenais la frayeur que j’avais pu causer et la culpabilité revint.

    -Les vampires ? demandais-je.

    -Ils sont morts.

                Je soupirai, soulagée. Personne ne semblait blesser à part moi. Mon regret se dissipa un peu.

    -Je suis désolée, murmurai-je. C’est de ma faute si…

    -C’est bon, coupa Bérangère, apparemment embarrassée. Je pense que c’était juste un exercice de terrain avant l’heure.

    Après une petite pause, elle ajouta :

    -C’est bon, elle est réveillée maintenant. Elle a besoin de repos et nous aussi. Nous viendrons te voir demain.

                Erwin vint me donner un tendre baiser sur le front. Son instructeur Elias le poussa dehors suivi de l’autre professeure. Elle referma la porte derrière elle. Il ne restait qu’Opale et moi. Je m’attendais à un blâme mérité. J’attendis, penaude. Au lieu de cal, Opale me redressa et retira ma minerve.

    -Qu’est-ce que tu fais ? J’en ai besoin si elle se trouve autour de ma nuque, non ?

    -Non.

    - … ?

    -Je t’ai soignée.

    -Comment soigne-t-on cela ? demandai-je libre -je devais avouer que je pouvais bouger la tête dans tous les sens, elle allait très bien.

    -Avec du sang de vampires.

                Mon cœur s’arrêta. Pardon ? Je me levai rapidement et courus jusqu’à la salle de bain. Je me glissai habillée sous l’eau de la douche, frottant avec frénésie ma peau. Une vague de répulsion monta en moi. Mon professeur entra et soupira.

    -Ce n’est pas comme cela que tu vas enlever le sang de vampire de ton corps.

    -Comment as-tu pu me faire ça ? sanglotai-je.

                Je ne m’étais pas aperçue que des larmes coulaient. J’essayais de m’arracher la peau. Je ne pouvais pas. Cette sale race a tué mes parents ! Je pleurai de plus en plus fort. Ma poitrine se soulevait par à-coups. Opale vint éteindre l’eau et m’enroula dans une serviette. Je m’effondrai contre lui. Je pleurai mes parents et le déshonneur que je subissais, je pleurai cette nouvelle vie malheureuse, je pleurai pour la peur que j’avais ressentie, je pleurai pour les morts que j’avais presque causées. Mon instructeur ne dit rien. Il se contenta de me frotter tendrement le dos. Au bout de longues minutes, je finis par m’apaiser. J’avais un peu honte d’avoir pleuré devant lui. Je m’éloignai, rougissant de notre proximité.

    -Je m’excuse pour mon comportement, marmona-t-il. Bérangère m’a passée un bon savon quand tu es partie.

                Mes yeux s’ouvrirent comme deux soucoupes. Je voulus rire car ma vengeance s’était réalisée, mais je me tus, le moment était mal choisi.

    -En revanche, ton immaturité et ton impulsivité a mis tout le monde en danger. Je ne te disputerai pas et j’ai l’interdiction de te punir officiellement. Je prends quand même le droit de repousser la date de ta sortie sur le terrain.

                J’hochai la tête. Il sortit de la salle de bain et j’entendis, au loin dans le couloir :

    -Bonne nuit Yepa.


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