• Danse macabre

                Elle était arrivée de nulle part, l’une de ses journées d’hiver où le ciel est aussi noir que les Enfers. Les flocons de neiges emprisonnaient le bitume de neige. Parmi ce contraste, David regardait le soleil interrompant son cours de danse. Maladroite et frivole, une beauté latine souriait malgré ses joues rouges, perdue à travers cette crinière brune. Il la laissa entrer, puis reprit son cours jusqu’à en perdre haleine. Il dansa, répétant plusieurs fois les mêmes gestes. Il préparait secrètement un nouveau ballet, et il devrait bientôt élire les participantes. Alors il les forçait à travailler plusieurs heures d’affilées, pour repérer la plus gracieuse dans le temps et la plus passionnée. Il resta concentrer deux ou trois heures, sous le regard perçant de la jeune fille étincelante, encore emmitouflée dans son gros manteau. Elle observa avec des yeux illuminés les corps somptueux et gracieux volant sur le parquet brut. Leurs pieds ne semblaient plus le toucher. Admirative, elle se laissa emporter par l’ambiance légère du lieu.

                David finit par libérer les jeunes demoiselles, abattue de fatigue, leur peau pâle perlée de sueur. Elles toisaient avec envie cette belle déesse pulpeuse, sortie du néant. Toutes auraient voulu ses formes voluptueuses, sa peau caramel et ses yeux en amande, dont elles n’arrivaient pas à reconnaître la couleur. Ils paraissent tantôt verts, tantôt bleus. L’une s’exaspérait devant sa poitrine généreuse et une autre s’étonnait de son allure sensuelle. Elles chuchotèrent quelles vulgarités à son égard, pouffant derrière leurs yeux de diablesses.

    Le beau David s’approcha de l’adolescente perdue. Encore trempé, ses cheveux noirs collaient sa peau noisette. Lui aussi avaient de superbes yeux verts, la couleur de l’herbe en automne, chatoyante. Quelques danseuses voulurent se rassurer, en pensant que c’était sa sœur, mais le professeur n’avait jamais vu cette beauté. Alors elles n’eurent plus aucune compassion pour ce nez rougie de froid. L’envie et la jalousie transperçaient de leur corps.

    -Qui es-tu ? lui demanda doucement David.

                La jeune fille plongea son regard dans ses prunelles sortie de la nature. Son cœur eut un raté. C’est le bon, se dit-elle, perdue entre les battements frénétiques de son cœur, et la peur tordant son estomac.

    -Je m’appelle Salomé et je suis danseuse.

                Des ricanements se firent entendre. Comment pouvait-elle avoir l’élégance d’une danseuse avec autant de kilos et cette maladresse poisseuse ? David lui-même douta de sa franchise. Alors, dans un air de défi, il lui répondit :

    -Montre-moi, Salomé.

                Ses yeux s’écarquillèrent autant de surprise que de peur.

    -Maintenant ?

    -Oui, répliqua-t-il avec aplomb.

                Elle se leva, tremblotante. Elle demanda les vestiaires et s’éclipsa. Les autres jeunes filles, avec leur venin de convoitise, gloussèrent quand elles la virent disparaître. Elles savaient que c’était du bluff et qu’elle s’était enfuie ! Les murmures allèrent de bon train mais se turent de stupeur quand elles l’aperçurent revenir.

                Sous son long manteau gris, Salomé ne portait qu’une courte robe feu en soie. Elle était brodée de fins cristaux en or et en dimant, entourant le contour de ses courbes généreuses. Virevoltante, elle laissait beaucoup trop entrevoir sa cuisse d’une manière assez indécente. Tout comme sa poitrine, moulée et oppressée dans un tissu trop fin. Un décolleté de paillettes plongeait jusqu’à la naissance de ses seins, laissant apercevoir un grain de beauté érotique.

    Dans la lumière tamisée du gymnase, Salomé prenait un air sauvage.

                Puis elle leur tourna le dos. D’abord, ils ne virent qu’une longue cascade d’eau noire, cette chevelure qui semblait ruisselée de plaisir. Ses boucles noires hypnotisaient telles des ronces de roses rouges, flamboyantes. Puis Salomé écarta cette tentation soyeuse et épineuse pour laisser admirer la courbe de ses reins. L’ébauche de son fessier frustrait les voyeurs : la robe était découpée de telle sorte que l’on avait envie de l’arracher.

    La jeune fille descendait du soleil, lumineuse, flamboyante, brûlante, sensuelle.

    Puis elle commença sa danse macabre. Torride et animale, elle abandonnait ses courbes au rythme de la musique, transportant l’assemblée dans un tourbillon d’émotions. Elle remua son corps, tantôt dans une lenteur insatisfaisante, tantôt dans une ardeur inassouvissable. Captivante et envoûtante, Salomé se déhanchait sous les paires d’yeux, sans aucune honte ni gêne. David pensa qu’elle serait parfaite pour son nouveau rôle. Puis la musique se stoppa net, tout comme la déesse de l’érotisme. David se rendit compte que de la sueur venait d’apparaître dans sa nuque.

                Essoufflée, elle ouvrit une bouteille d’eau et but goulûment. Un mince filet coula sur sa poitrine, pour une dernière touche de jouissance. David eut beaucoup de mal à se contenir. Elle traversa la pièce, avec l’assurance d’une divinité, prit son manteau et partit sans un mot.

                Le gymnase fut silencieux longtemps, chacun essayant de reprendre ses esprits. Les danseuses partirent les première, laissant le jeune homme seul, écroulé sur le parquet. Il regretta de ne pas l’avoir retenue, mais c’était ce qui se passait à chaque fois, avec Salomé. Et à chaque fois, elle laissait tomber un bout de papier. David la ramassa, comme tous ceux avant lui.

                Une heure.

                Un jour.

                Un lieu.

                David avait rendez-vous avec elle.

     

                Le jeune homme l’attendait, fébrile, dans un bar délabré. Il sirotait un sirop, préférant oublier l’alcool. Il était complètement charmé devant cette femme et il voulait garder tous ses moyens, pour la séduire comme il le faut. Peut-être même accepterait-elle de venir dans sa troupe, d’apporter cette touche qui lui manquait tant ? La folie. L’amour charnel.

                Elle entra vêtue d’une longue robe noire. Elle était d’une élégance inappropriée. David se sentit gauche, tout comme devait l’être le bar. S’installant sur un tabouret défoncé, elle commanda un alcool fort. Puis elle le salua et tous deux discutèrent longtemps. De la vie, du passé et de l’avenir. Il lui parla de son enfance désastreuse, avec un père violent et une mère trop aimante, il lui parla de sa passion pour la danse, de son exutoire. Puis il lui révéla ses échecs en amour. Alors il se contentait d’être célibataire, de monter des projets.

    -En ce moment, je recrute des danseuses pour un ballet.

    -Un ballet ? s’étonna-t-elle.

    -Oui et… hésita-t-il, j’aimerai que tu en fasses parti.

                Salomé fut surprise. Elle réfléchit quelques minutes à la proposition.

    -Et si nous allions chez toi pour en parler ? J’aimerai connaître l’histoire et mon rôle.

                David paya puis sortit le premier. Derrière lui, Salomé esquissait un rictus.

     

                Ils arrivèrent dans un petit loft de la capitale. David avait peu d’espace mais le loyer était convenable, alors il restait dans cette chambre, sous les toits, admirant les étoiles parfois. Il invita justement Salomé à le rejoindre. L’air frais de la nuit les fouetta tendrement, mais il abaissait l’ardeur du jeune homme. Sous cette lune brillante, ils échangèrent leur premier baiser. Puis un deuxième. Salomé lui mordit doucement la lèvre. Il tenta de caresser son dos, dans la chaleur du baiser. Elle lui arracha sa chemise. Il l’entraina vers le lit. Elle le poussa dessus avant de s’asseoir à califourchon. Il éjecta ses escarpins.

                A moitié nu, dans la ferveur de la nuit, il ne l’avait pas senti. Il continuait à l’embrasser, à étreindre cet ange déchu, cette belle déesse transformée en diablesse pour la soirée. Mais ce n’était pas sa faute : elle l’avait envoûtée telle une sorcière maléfique. Ses doux filets sensuels s’étaient renfermés sur lui, comme une araignée et sa proie.

                Les beaux yeux bleus de David s’écarquillèrent. Sa tête vola. Son corps resta sous Salomé.

     

    Mot de l'auteur

    Je me suis inspirée d'une nouvelle que j'avais lue (elle-même inspirée d'un mythe de la Bible). Si vous avez aimé, lisez Trois Contes, de Flaubert. ^_^ La dernière nouvelle.


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