• Jeu n°4: Le premier drame

                Notre marche muette ressemblait à un cortège glauque. Axel brisa de nombreuses fois le silence mais il revenait toujours inlassablement, tel un pressage de malheurs. Epuisée par la peur, Haru s’était depuis longtemps endormie dans mes bras. Maude m’avait proposée gentiment de prendre le relais car mes bras s’engourdissaient. Nous avancions donc depuis maintenant ce qui paraissait être des heures, parmi de nombreuses horreurs. Je me demandais si cette pièce avait une fin, entre les étagères remplies de cafards et le sol surplombé d’eau croupissante.

                Ce fut Mil qui la repéra en premier : sa torche se faufilait dans l’obscurité. Il posa son rayon de lumière sur un point lointain tout d’un coup et se stoppa. Un sourire illumina son visage blafard et une étincelle d’espoir éclaira ses yeux bleus. Il s’exclama en sautillant :

    -Une sortie ! Là !

                Tous se retournèrent sur le mur surgit de nulle part, un peu plus loin. Mes sourcils se froncèrent et Jay s’approcha de moi, me murmurant à l’oreille :

    -Cette porte n’est pas un peu bizarre ?

                En effet, tout semblait transpirer le piège. Un éclairage brilla ce coin dangereux. Le carrelage gris habituellement dominé par des détritus, était d’une propreté incroyable. Il reflétait le plafond, tant il avait été lavé. Les murs avaient été repeins en blanc à cet endroit, essayant tant bien que mal de couvrir les nombreuses fissures et les tâches de moisissures suintantes ordinairement. Je peinais à croire que ce n’était pas un leurre. D’ailleurs, Raoul pensait comme nous :

    -Je n’ai pas trop confiance.

    -Pourquoi ? s’étonna Mil.

    -Tu ne trouves pas ce coin spécial ? intervins-je. Il est propre, repeint, etc. Alors que vu le reste de la pièce…

    -Justement, c’est peut-être pour nous dire qu’on doit aller par-là, pour accéder à la prochaine pièce.

                Alyson continua à se chamailler à ma place pour convaincre le jeune homme de ne pas y aller. Soupirant, il n’écouta pas nos conseils :

    -Si vous voulez finir comme la vache de tout à l’heure, c’est votre problème ! Moi je veux sortir et vivre une belle et longue vie, loin de ce cauchemar.

                Nous le regardions, abasourdi, s’élançant vers la sortie. Seulement plusieurs mètres nous en séparaient et pourtant, elle paraissait être inaccessible. Mon cœur battait vite et fort dans ma poitrine. Etait-ce de la peur ou de l’espérance ? Jay saisit ma main et me lança un bref sourire. Je pressai sa main autant qu’il pressa la mienne, tels deux êtres impuissants face aux évènements.

                Mil progressait maintenant lentement. Son courage et sa témérité du début s’étaient éclipsés face à la frayeur. Il se retourna vers nous, à mi-chemin : ses yeux océan transpercèrent l’obscurité. Maude l’encouragea bruyamment et son sourire revint sur cette peau de mort. Il se retourna et parcourut une courte distance.

                Alors, l’impensable se produisit : le carrelage soyeux se déroba sous Mil. Quatre plaques tombèrent dans un puit sombre sans fonds avec notre camarade, dans un cri aigüe. Aussitôt, tout le monde accourut, paniqués. Nous aperçûmes le jeune homme, au milieu de cette gueule noire ne souhaitant qu’avaler ce pauvre être humain. Il s’accrochait désespérément à une race d’arbre, trop bas pour que nous puissions lui venir en aide.

    -Mil ! Ne t’inquiètes pas, tu peux remonter, le rassura Jay.

                Mais nos visages effrayés trahissaient notre inquiétude. Réveillée par le hurlement terrifiant, Haru sanglotait maintenant, tout comme Alyson. Elles s’éloignèrent de la scène, avec Axel qui tentaient de les consoler. Seuls Raoul, Jay, Maude et moi restions près de Mil. Les deux jeunes hommes s’accroupirent près du gouffre et tendirent leurs mains vers l’adolescent perdu.

    -Allez, l’encourageai-je, essaye de monter un peu et attrape leurs mains.

                Des larmes coulaient sur le visage du condamné. Sa bouche se déformait en un rictus horrible et mon cœur se brisa. Je ravalai mes pleurs, il avait besoin de nous. Il tendit sa deuxième main vers la branche et la saisit fébrilement. Puis son pied tenta de trouver un point d’appui et il se hissa vers nous, la paume tendue.

                Mais la paroi en terre s’effrita et, quand Raoul frôla ses doigts, Mil retomba à son point de départ. Un craquement sourd se fit entendre et je ne pus réprimer un petit couinement : son épaule venait de se déboîter. Il grimaça de douleur mais tint encore bon. Nous l’incitions à gravir le mur, dans des gémissements pitoyables.

                Mais son bras le faisait souffrir, alors il gigotait pour attraper la racine de son autre bras. Elle ne résista pas et jaillit de la terre dans un éboulement qui vint flouter ses yeux. Il était maintenant beaucoup plus bas mais ses yeux luisaient dans l’obscurité. Mon cœur se déchira derechef. Je ne retins pas les gouttelettes d’eau qui jaillirent de mes prunelles bleutées. Jay fut le seul à encore y croire, même Mil avait abandonné. Alors, dans un cri de souffrance, il lâcha son point d’encrage. Jay hurla. Puis le silence revint. Avant d’entendre le bruit des os se brisant sur un sol dur.

                Quelques instants passèrent avant que Raoul, secoué, annonça :

    -Nous devons continuer.

                Il avait raison. Mil était mort. Il n’y avait plus d’espoir pour lui. Et nous devions vivre. C’est ce que j’essayais de me répéter pour clamer mes tremblements. Je venais d’assister à un décès abominable. Je fermai les yeux mais le bruit des os s’entrechoquant avec le sol revint continuellement. Axel revint avec la petite Haru qui demanda à se blottir contre moi. Je m’accroupis et la serrait fort dans mes bras, enfouissant mon visage dans sa chevelure noire. Elle rigola, sous l’effet des chatouilles que lui prodiguait mon souffle, inconsciente du danger qui nous attendait. Je me promis de tout faire pour la protéger. Puis, je me redressai après m’être quelque peu clamée, ce n’était ni l’endroit ni le moment, je devais rester forte.

                Maude traversa le carrelage avec la détermination de la colère avant de se poster devant la porte. Elle appuya sur la poignée.

                La sortie. Mil avait raison.

                Nous sortîmes tous de cette lugubre pièce, laissant le cadavre d’un jeune homme derrière nous. Je me retournai agitée vers l’immense trou qui semblait avaler nos derniers espoirs et quelque chose m’interpella. Comment Mil pouvait-il savoir qu’il y avait une autre pièce ?


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