• Jeu n°6: Appels stridents

       Je déglutis devant la plaque. Un bruit me fit sursauter : Jay venait d'ouvrir la porte de droit. Puis celle de gauche. De l’autre côté, on distinguait parfaitement deux pièces identiques à la nôtre, avec autant de portes semblables. J’entendis Raoul soupirer.

     

    -Comment allons-nous sortir d’ici ? demanda-t-il.

     

       Prise d’un élan d’espoir, je me jetais sur les possibles sorties et les inspectais.

     

    -Il y a peut-être un indice ! Dessus, ou à côté pour nous dire laquelle choisir.

     

       Tout le monde se mit au travail. Nous regardâmes à chaque endroit : sur la poignée métallique, sur les rainures du bois, sur le béton armé du mur, sur le sol carrelé. Rien. Tout était lisse. Tout était propre. Aucune indication.

     

    -Au moins, on a plus l’odeur déguelasse…

    -Alyson ! s’outra Aude, il y a une enfant ici !

    -Qu’est-ce que ça change ? la défia-t-elle. Ça se trouve, on va tous mourir ici, piégés comme des rats. Ça se trouve, il n’y a pas de sorties, on avance et rien ne se trouve au bout à part la mort. Une succession de pièces glauques sans fin…

    -On est entré ici, la coupai-je. On peut forcément en ressortir.

    -Qu’est-ce que tu en sais ? me demanda Raoul, ses yeux noirs me transperçant. Ah mais je sais ! Peut-être que c’est toi qui nous a enfermé ici.

     

       Sa suspicion me désarçonna.

     

    -Mais non ! Tu es complètement fou pour penser cela.

    -Prouve-moi alors que ce n’est pas toi.

     

       Je restai bouche bée.

     

    -Laisse-la, dis froidement Jay. On ne va quand même pas se monter les uns contre les autres alors qu’on est tous dans la même galère.

     

       Raoul me toisait avec dégoût. Son doute me choquait : comment pouvait-il penser que tout ça, toutes ces horreurs étaient le fruit de mon imagination ? Puis je me mis à sa place : nous étions tous de potentiels coupables. Peut-être était-ce moi ou peut-être lui. Ou même une personne extérieure à ce cauchemar ? Rien ne nous montrait que certaines personnes étaient plus innocentes que d’autres.

     

    -Le pourquoi du comment, on verra ça dehors, reprit Jay. Mais pour ça, on va devoir choisir. La porte de droite ou de gauche ?

     

       Se mettre d'accord n'allait pas être évident.

     

    -Et si nous votions à main levée ? proposa Axel, d’une voix apaisante.

     

       Il avait ce pouvoir, celui de balayer tous les désaccords, avec son visage d’ange et sa voix douce. Il ne pouvait inspirer que confiance. Je souris devant son idée. D’ailleurs, tout le monde se détendit.

     

    -Et si nous tombons à égalité ?

    -Alors on recommence, répondit-il en souriant. Restons unis pour l’instant. Les tensions n’amèneront rien de bon.

     

       Raoul hocha la tête en grommelant et me tendit la main pour faire la paix. Je l’acceptais volontiers, comprenant sa méfiance j'avais la même.

     

    -Alors on commence, déclara Jay. Qui vote à droite ?

     

       Quatre mains se levèrent. Nous avancions donc dans cette pièce. On s’apprêtait à choisir derechef quand une petite main tira sur mon t-shirt. Je baissai les yeux pour découvrir deux beaux yeux bridés noirs. La petite Haru. Tellement souriante, tellement innocente. Je la pris dans mes bras et la soulevai. Je la sortirai vivante d’ici. Quitte à le payer de ma vie.

     

    -Je veux voter aussi, murmura-t-elle.

    -Hum… Pourquoi pas ? répondit Alyson. De toute façon, ce n’est pas comme si ça changeait quelque chose. On ne sait quand même pas où on va.

     

       Ainsi, nous nous faufilâmes dans ce labyrinthe. A chaque fois, aucun indice ne se trouvait près d’une porte ou l’autre, nous vérifiâmes. Rien ne nous permettait de prendre la bonne issue. Alors nous laissions le hasard élire une sortie pour nous. Nous marchions depuis longtemps maintenant, à travers des murs de béton qui semblait tous identiques. Nous étions fatigués musculairement et désespérés mentalement. Nous n'avions plus aucun espoir. Alyson avait sûrement raison : il n'y avait aucune issue. Nous allions périr ici, morts de faim, de soif ou même de fatigue. Plus personne n’osait prononcer un mot. Seule Haru se démarquait par sa bonne humeur, inconsciente du danger. Elle ne semblait pas inquiète, et nous faisions tout pour qu'elle garde ce petit sourire innocent qui nous soudait tous ensemble. D'ailleurs, nous nous relayâmes souvent pour la porter mais aussi pour lui chanter des chansons.

     

    -Claire, tu peux encore chanter « une souris verte » ? me demanda-t-elle avec son sourire naïf.

    -Bien sûr.

     

       Et j’entamais la chanson pour la huitième fois. Personne ne se plaignait d’elle ni des chansons naïves que nous nous efforçâmes de répéter avec autant voir plus de gaieté que la fois précédente. Tout le monde voulait la sauver, elle était si jeune... Je pensais à ses parents, inquiets quelque part dans le monde, pleurant ces belles prunelles noires. Elle ne devait pas mourir comme Mil. Elle ne pouvait pas avoir le même sort que lui... Pourquoi emmener cette fillette si pure dans une endroit immonde comme celui-ci ? Ceci me brisa le cœur et ma voix fléchit. Je me repris en riant, pour ne pas entamer sa bonne humeur. Enfin, après quelques chatouilles de Raoul et une berceuse de Maude, elle s’endormit et Axel la porta sur son dos. Le silence régnait, seulement brisé par cette question « gauche ou droite ? ».

       Au bout d'un moment qui me sembla être l'éternité, Maude se stoppa net face à moi. Elle intima à tout le monde de se taire. Nous écoutâmes. Rien.

     

    -Qu’est-ce qu’il y a ? l’interrogeai-je.

    -J’ai cru entendre quelque chose.

     

       Nous reprîmes notre marche. Au fur et à mesure qu’on avançait, les pièces étaient de plus en plus grandes et donc de plus en plus pénibles à traverser. Nous en traversâmes encore une immense avant d'ouvrir une autre porte. Cette fois, nous ne discernions même plus les coins de la pièce. Après un long soupir, nous avançâmes de nouveau vers l'inconnu. Tout d’un coup, j’entendis un gémissement.

     

    -Il y a quelque chose ! m’écriai-je. Je l’ai entendu.

     

     

       Mais il n'y eu plus aucun bruit. Impossible de savoir où chercher. Alors nous descidâmes qu'il était temps de faire une pause. Assis par terre, tout le monde se taisait. Nous attendîmes le bruit. Le petit couinement que j'avais entendu.

    « Ghmmm... »

     

    -Ça vient de la gauche ! m'exclamai-je.

     

       Toutes les têtes se tournèrent dans la direction indiquée. Seule la chevelure blonde et filasse d’Alyson se retourna vers moi.

     

    -On doit aller là-bas ?

     

       Le mur était tellement loin que nous ne pouvions pas le voir. Je me raclais la gorge, gênée. Elle fut la première à emboîter le pas.

     

    -C’est parti ! lança-t-elle avec une fausse gaieté. De toute façon, on ne sait même pas où se trouve les issues.

     

       Personne ne protesta. Jay se cala sur mon pas et me sourit. Il me pressa l’épaule dans un signe de soutien. Sa présence me soulageait en quelques sortes. Nous marchâmes ainsi pendant ce qui me paraissait être une bonne demi-heure quand, enfin, des cris se firent entendre. Assez proche pour que tout le monde les entendent.

     

    -Il y a des gens !

     

     

       Nous nous élançâmes vers ce mur. Des personnes se trouvaient derrière, ce qui pouvait insinuer tout un tas de chose : une issue ? la fin ? de nouveaux compatriotes ? des réponses ? Raoul arriva le premier face à une unique porte en pin.

       Il l’ouvrit brutalement.


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