• L'Ivresse de la fin

      Jack était un homme. Il devait avoir la quarantaine, tout aux plus. Ses cheveux étaient grisonnants mais il aimait ça. L’âge lui avait donné une petite bedaine mais l’alcool qu’il buvait au cours de ses journées l’aidait. Les habits de Jack étaient usés, des trous et des tâches les ornaient.

      Nicolas discutait avec lui. Il trouvait son ami pitoyable car celui-ci demeurait soûl du matin au soir et du soir au matin. Nicolas, lui était bel homme. Ses cheveux noirs jais, ses yeux électriques empoisonneurs, ses muscles saillants, sa tenue toujours élégante, il était le chou de ses Dames. Il devait d’ailleurs laisser son ami pour rejoindre une amante.

      Le fiacre vint le chercher à la sortie du bar et il l’emmena au bord des quais de la Seine, dans une petite demeure bourgeoise. Mme. Flanelle l’attendait. Cette dernière était d’une vulgarité oppressante mais Nicolas aimait cela quelques fois. Elle avait des rides, mais une peau tellement douce et sensuelle, ses manières étaient sauvages et dominantes, même ses cheveux bruns tombant en cascade dans son dos lui donnait l’allure fatale. Flanelle portait, pour tout vêtement, un voile en soie japonais brodé d’oiseaux bleus qui fut rapidement retiré. Cette nuit là, il l’aima comme jamais il ne le fit.

      Minuit arrivant, le séducteur quitta la femme d’une quarantaine d’années pour rejoindre une jeune demoiselle qu’il retrouvait une fois par semaine au théâtre. Il faisait toujours la cour à celle-là en espérant l’épouser. Sa dot serait importante, en conséquent du statue de sa famille. Ils pourraient alors vivre aisément sans se soucier de ces préoccupations là. Il regarda de haute en bas Mlle. De Pontoise : toute fraîche et petite, ses habits la rendaient précieuse, le blond de ses cheveux illuminaient des yeux d’un noir aussi puissants que la nuit.

      Il se réveilla tard, ayant passé une courte nuit. Nicolas n’avait pas d’obligations ce matin. Il rejoignit donc Jack, son ami. Ce dernier avait déjà vidé la bouteille de whisky et en commandait une autre. Nicolas prit un bock. Ils discutèrent de tout et de rien : du mauvais temps qui s’étirait, des demeures royales de Paris, des femmes. Surtout des femmes.

                -Moi, j’ai perdu ma femme il y a quelques années, raconta Jack en faisant tourner  l’alcool au fond du verre. Tu l’aurais vue, tu en serais tombé amoureux du premier regard ! Elle avait une physionomie parfaite : elle possédait des fesses bien rebondies et des seins  aussi gros que cette bouteille. Ses cheveux s’effondraient le long de sa nuque en petits amas de bouclettes rousses, des tâches de rousseurs parsemaient ses pommettes hautes et sa peau pâle. N’oublions pas sa bouche charnue toujours de cette couleur rosée, brillante comme le soleil sur l’eau. Elle était magnifique ma petite Sophie, s’extasiait Jack perdu dans ses profondes pensées. Et ses qualités, elle en détenait des vraiment exceptionnelles : sa générosité surprenait toujours la gente, sa tendresse et sa gentillesse étaient débordantes. Elle était courtoise, élégante, gracieuse et bien élevée !

      Nicolas buvait chacune de ses paroles et rêvait de ce sublime ange qui aurait pu exister quelque part.

                -Je l’ai rencontrée dans un bal que donnait un ami à moi. Je suis issu de la noblesse, je suis neveu d’un duc, le savais-tu ? Je m’étais habillé avec mon plus bel habit : je portais un chapeau digne et un costume élégant. Quand je l’ai vu, mon monde s’est écroulé. Ma toilette était ridicule comparée à la sienne. Elle s’était parée d’une longue robe remplie de dentelle et de froufrous en coton. Elle était d’une pauvresse incroyable ! Et pourtant, cette parure bleue nuit la rendait vraiment fabuleuse. Nous nous sommes aimés aux premiers regards, aux premières paroles, aux premiers gestes.

      Jack s’arrêta quelques secondes pour vides deux verres d’un coup. Nicolas attendait patiemment, hypnotisé par le récit.

                -On s’adorait, notre passion était folle et interdite. On s’aimait avec ardeur et ferveur. De ces amours déments, déraisonnables, irrationnels et illogiques. On riait, Sophie était heureuse, je la cajolais, elle me choyait, j’étais bienheureux. Que je regrette cette vie ! Où les nuits étaient trop courtes et les journées trop éphémères pour combler notre manque. C’était parfait….

      Nicolas vit une larme, une perle coulée le long de la joue vieille et ridée de son ami. Une tristesse infinie le remplit et il eut une haine folle envers cette femme.

                -Mais malheureusement, le destin nous maudissait. Une journée chaude d’été où nous étions partis chez des amis proches en province, ma chère Sophie, ma tendre Sophie voulut faire un tour vers le lac dans les bois. Mais comme je souffrais de cette chaleur abominable, je refusais. Elle décida de partir toute seule. Elle me sourit avec son ombrelle blanche et sa robe en vichy jaune. Tellement élégante, tellement charmante… Elle est partie dans ce bois affreux. Elle y est rentrée et elle n’est jamais revenue…

      Nicolas le regarda, abasourdi, n’osant prononcée une malencontreuse parole.

                -Le soleil tapait fort ce jour-là, reprit Jack. Je partis faire un petit somme, épuisé par tant de chaleur, la peau dégoulinant de sueur. Ce n’est qu’en fin d’après midi où le soleil se couchait, imperturbable, que je vis mes chers amis rentrés, absolument affolés et choqués. On appela de suite la police. Je suis allé sur les lieux, son chapeau remplit de fine broderie flottait sur l’eau attendant que le courant l’emporte au-delà de la vie et au-delà de la mort.

      Jack commanda une bière, las et fatigué par une telle histoire. Nicolas ne sut quoi dire : il éprouvait tant d’émotions qu’il n’avait jamais ressentit au cours de sa pathétique et pitoyable vie.

      Il finit par quitter Jack.

     

      Le bourreau des cœurs ne vit pas son tendre ami pendant une semaine. Son travail lui prenait beaucoup de temps : il allait passer directeur d’hôtel d’ici quelques jours. Nicolas pensa tout de même à la solitude que le vieillard devait éprouver. Il se promit d’aller le voir au bar avant la fin du mois…

     

      Nicolas ne put tenir sa promesse. Sa promotion avait pris plus de temps que prévu et, par conséquent, le temps d’adaptation avait aussi augmenté. C’est au bout de plusieurs semaines qu’il alla retrouver Jack. Il se rendit au bar, prit un bock et le chercha du regard. Il ne le trouva pas. Il attendit plusieurs heures et finit par prendre des cafés pour rester assez lucide.

      A la fin de l’après-midi, il attrapa un serveur et le questionna :

                -Savez-vous où se trouve Jack ?

                -Je ne peux répondre, la vie des clients doit rester confidentielle, annonça-t-il en s’éloignant.

                - Répondez-moi ! cria le beau jeune homme en se lançant à la poursuite du serveur qui partait loin.

      Tout le monde le regardait, éberlué. Qu’en avait-il à faire ? Jack passait toutes ses journées ici depuis maintenant six ou sept ans et le voilà qu’il disparait, du jour au lendemain, sans aucunes explications ?

                -Monsieur est prié de se rasseoir à sa table en attendant que je vienne le servir, indiqua le garçon de table avec un éclair menaçant passant dans son regard orageux.

      Il croyait quoi, ce jeune insolent ? Qu’il allait se laisse faire ? C’était mal le connaitre. Le séducteur alla se positionner au comptoir, sous l’œil ébloui du barman aux longs cils encadrant de magnifiques yeux couleur herbe des champs tachetés de fleurs roses et bleues, et au décolleté trop plongeant pour être encore pure.

                -J’te serre quoi, jeune ténébreux ? demanda-t-elle d’une voix râpeuse qui sortit d’une bouche large et rouge.

                -Appelle-moi le directeur déesse, susurra Nicolas en passant son doigt sur la naissance de sa poitrine. Elle frissonna et s’exécuta. Lui, il soupira avec nonchalance.

     

      Le jeune homme sortit du café, enragé. Comment ce vieil ivrogne pouvait se permettre de planter son meilleur ami sans explications ?! Jack avait décidé de partir en laissant juste à peine un mot remplit d’excuses. Il rentra chez lui tard ce soir et complètement ivre. La lune était pleine et lumineuse, le ciel noir parsemé de lumière semblait narguer Nicolas. Il annula tous ces rendez –vous galants de la semaine sans aucuns remords malgré les nombreux soupirs éreintés de ces demoiselles accusant son absence.

      Ce soir-là, le jeune abandonné s’endormit avec grand mal.

     

      Il décida de s’asseoir à un autre café, un nouveau de son quartier qui venait d’ouvrir. A l’intérieur, il y avait une odeur de peinture fraîche et quelques poussières de travaux persistaient, il s’assit donc dehors. L’air frais de printemps était vivifiant aujourd’hui. Il  prit le journal et le feuilleta distraitement en buvant son café sucré. Jack l’inquiétait beaucoup. Il leva le nez de son bout papier car une femme criait sur son enfant de bien se tenir en publique. C’est elle qui se tenait mal à piailler au milieu d’une terrasse.

      Nicolas se rendit compte qu’il avait tourné plusieurs pages sans les lire. Il recommença donc le journal là où il l’avait arrêté, à la page « faits divers ». Il vit sur la première page« un homme tue son voisin à coup de couteau ». Le titre était écrit en gros, gras, imposant et oppressant comme s’il hurlait « Lisez-moi ! Lisez-moi ! ». Nicolas soupira et pris son café dans ses pâles mains. Il la porta près de sa bouche fine rosée mais se paralysa en voyant un autre titre, beaucoup plus petit qui devait murmurer « je ne mérite pas votre attention ». Néanmoins, le jeune homme lit l’article en écarquillant les yeux :

    Un amoureux retrouvé noyé dans un lac

      Un homme d’une quarantaine d’année aux cheveux grisonnants s’appelant Amiral Jack, a été retrouvé ce matin, mort dans un lac privé. Drôle de coïncidence car, en effet il y a maintenant dix ans jour pour jour, une jeune femme se noya également dans ce lac, y laissant sa vie et un futur mari. D’après certaines sources, il s’agissait de son fiancé, décédé aujourd’hui. Alors meurtre, accident ou suicide ? Une tragédie digne de Roméo et Juliette !

     

      Et c’est tout. A peine quelques lignes. Et un sarcasme à la fin. Nicolas en resta stupéfait. Il appela un garçon, paya et sortit de cet endroit lugubre.

      Son café avait pris un goût amer.

     

    Mot de l'auteur

    J'aime bien la fin, je la trouve mignonne et touchante, malgré le dram. Et vous, qu'en pensez-vous?


  • Commentaires

    1
    Dimanche 3 Mai 2015 à 19:05

    J'ai beaucoup apprécier cette nouvelle surtout la fin très belle  réunit malgrès tout

    2
    Mardi 5 Mai 2015 à 13:41

    Merci :D

    3
    Dimanche 19 Juillet 2015 à 20:24

    au début j'ai cru qu'il s'agissait d'un texte type bel-ami (un séducteur qui enchaîne les amantes ) mais ça prend un côté plus dramatique que j'adore bravo ^^

    4
    Lundi 20 Juillet 2015 à 09:28

    Merci :)

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