• Le mystère de la maîtresse de maison

    Cambria se regarda dans le miroir qu’elle nettoyait. Issue d’une famille pauvre, de parents sans grand luxe corporel, elle avait gagné d’un côté absolument inconnu de grands yeux verts et des cheveux paille. Mme. Bernant, sa maîtresse, la complimentait souvent sur sa beauté rayonnante.

    Cambria secoua la tête. Ce n’était pas son genre de rêvasser au lieu de travailler. Elle passa énergiquement le balai dans la pièce. Il lui en restait deux et elle avait fini. Après elle pourrait partir manger et elle se mettrait au service de sa Dame pour l’après-midi. Mme. Bernant avait décidé d’augmenter la jeune femme au niveau de gouvernante. Elle serait vraiment très honorée car gouvernante est un grand prestige qui n’est attribuée à très peu de jeunes filles ou femmes. Elles sont alors reconnues dans le pays entier et leur nom est connu de tous. Cambria était déjà très populaire dans sa région. Mais ce serait au niveau national, si elle parvenait à obtenir ce titre. La jeune femme redoubla d’efforts, enthousiasmée.

    Quand elle eut mangé, elle s’arrêta quelques minutes devant une fenêtre. Sa Dame vint la rejoindre et s’assit sur un fauteuil, face à elle. Dans son petit village, l’hiver était très rude. Aussi la Maîtresse l’autorisait-elle à boire le thé autour du feu avec elle. Mme. Bernant, de son prénom Berthe, était une femme sans enfant la trentaine passée. Elle était une magnifique femme pour son âge. Elle était pourtant d’une banalité surprenante mais son assurance se voyait sur sa peau. Elle en avait d’ailleurs une d’une pâleur extrême-que Cambria enviait- et ses cheveux contrastaient énormément, d’une couleur semblable à l’encre sur le papier. Ses yeux, eux aussi, étaient noir comme les corbeaux qui volent au-dessus d’un cimetière. Mme. Bernant pouvait faire extrêmement peur.

    Mme. Bernant était une femme excentrique. Cambria n’a jamais vraiment compris pourquoi elle lui faisait toujours faire des choses improbables. Elle demandait souvent à à la jeune femme de partir faire des courses dans un autre pays tout ça pour aller acheter des poireaux. Mais que pouvait bien faire Mme. Bernant pendant les trois semaines qui les séparaient de la frontière allemande ? Cambria se le demandait souvent mais elle devait rester discrète : c’était une bonne domestique.

    Le soir vint et la demoiselle était épuisée. Sa journée avait été dure et épuisante. Maintenant, Cambria voulait prendre un bon bain. Elle n’y avait le droit que deux fois par semaine et elle voulait qu’il est lieu le soir, juste avant de dormir, pour se détendre. Elle allait, après, se coucher.

        -Cambria ! Peux-tu venir ici, s’il te plait ?

    Cambria retint un soupir. Ce n’était pas bien, elle était payée et logée ainsi que nourrie pour ce travail. Et puis la Maîtresse était aimable et gentille comparée à d’autres patrons que Mme. Bernant avait eu pour amant.

        -Que puis-je faire pour vous ? questionna-t-elle d’une voix fatiguée.

        -Excuse-moi de t’importuner mais arrête déjà de parler si formellement. Je veux te faire passer au rang de gouvernante. Dans une semaine, il y aura la cérémonie. Tu n’auras plus qu’à accepter, sourit-elle. Je voulais te prévenir. Pour que tu puisses t’acheter une tenue. Je voulais aussi t’annoncer mon mariage avec le Comte Gaël. Il possède de nombreuses demeures, des châteaux et même certaines parties du pays. Je compte sur toi pour être agréable avec lui. Il viendra te chercher demain et tu partiras pour la semaine. Tu ne reviendras que lors de la cérémonie.

    Cambria ne put retenir plusieurs exclamation et certains mouvements qui fit sourire la Maîtresse, et bientôt Comtesse ! Mais Mme. Bernant n’avait pas fini avec les surprises. Après tout, elle était bien anormale !

        -Mon mariage aura lieu le même jour que ta cérémonie. Il y aura donc ta famille mais aussi la mienne, toutes mes connaissances, mes amis et mes ex-amants. Tu dois faire bonne figure.

        -Pourquoi, s’étrangla-t-elle avant de se reprendre. Pourquoi dois-je aller chez M. le Comte ?

    Berthe rit. De bon cœur, elle était heureuse et amoureuse.

        -Mais, enfin, pour te trouver une robe !

     

    Cambria avait sorti sa plus belle parure sous les ordres de Berthe. Elle pouvait désormais l’appeler par son prénom. Elle attendait par se froid glacial soutenu par le vent gelé, le Comte. La Maîtresse était aussi voir plus impatiente qu’elle qu’il arrive. Cambria était curieuse, voulant donc voir à quoi il ressemble, et Berthe était amoureuse, voulant lui sautée dans les bras.

    Enfin, après ce qui parut une éternité, un carrosse arriva. Des rideaux sombres et épais cachaient l’intérieur. Elle ne pouvait rien distinguer. Puis, il s’arrêta. Elle vit d’abord une chaussure élégante qui devait surement coûtée plus chère que le moyen de transport lui-même. Il était surplombé d’un pantalon noir. Suivi une main blafarde ainsi qu’une manche sombre et l’homme sorti. Cambria crut vomir. Cet homme et cette femme ?! Berthe et le Comte Gaël ?! Tout de suite, Cambria n’approuva pas ce mariage. Elle voulait le bonheur de sa Maîtresse et le sien.

    Dans les trois têtes présentes, leurs pensées se mirent à s’actionner rapidement. Ils ne leur restaient qu’une semaine après tout…

     

    La maison du Comte était magnifique. Elle était remplie de bois sombre mais cher, de tissus chics, de meubles élégants et imposants. Elle était parfaite. L’extérieur n’avait rien à redire. Il était aussi improbable que pouvait l’être l’intérieur. Mais Cambria s’y était attendu, vu les habits que portaient Monsieur.

    Berthe avait dit d’être aussi au service du Comte, qui n’avait personne. Il faisait tout lui-même. Cambria trouvait cela révoltant. Tout compte fait, Berthe n’était peut-être pas la plus anormale du monde.

     

        -Monsieur veut un peu de thé ? Je vais m’en faire. Si vous voulez je peux tout aussi…

    Cambria s’interrompit de peur de troubler l’instant. Il faisait nuit dehors à cause de l’hiver bien avancé déjà. Le Compte Gaël avait donc allumé les bougies qui créaient une atmosphère douce qui rendaient les émotions de la jeune fille confuses. Elles plongeaient la pièce toute couverte de tissus noirs et de meubles foncés d’un bois venu de l’étranger dont La demoiselle ne savait rien, dans une pression inhabituelle. Bientôt, la charmante demoiselle se mit à suffoquer à tel point qu’elle ne respirait plus normalement. Le regard de Gaël était lourd si bien qu’elle finit par s’écrouler à terre. Mais au lieu de se conduire en parfait gentlemen, le Maître disparu derrière une porte d’ombre.

     

    Le lendemain matin, Cambria n’en revenait toujours pas. Que s’était-il passé ? Pourquoi diable n’était-il pas venu lui apporter un verre d’eau ? Elle avait passé une nuit à ressasser les incidents de la veille sans parvenir à comprendre. Tout c’était passé si vite sans aucune raison.

    La journée passa rapidement. Le Comte sortit pour les affaires et elle resta se reposer. Elle eut le loisir de visiter entièrement la demeure de Monsieur. Elle fit le ménage dans certaines pièces et prépara un bon repas. Ne trouvant plus rien à faire, elle se rendit dans l’immense bibliothèque qu’elle avait découverte. Elle parcourue les étagères des yeux. Tous ces livres ainsi empilés donnaient au lieu une allure étrange, presque surnaturel. Cambria repensa aux évènements de la vieille. Les pesantes prunelles bleues électriques. La fine bouche droite rosée. Sa peau aussi pâle que la neige…

    Elle n’eut pas le temps de parvenir jusqu’à sa chambre noire. Elle s’écroula devant la porte écrasante du salon. Les flammes des bougies qui dansaient devant ses yeux verts s’effacèrent subtilement.

     

    La première réaction de Cambria consista à se redresser brusquement. Des mèches paille lui collaient le front, des larmes de sueur coulaient le long de sa nuque pour aller se nicher dans le creux de ses reins. Elle releva ses pupilles indéfinissables vers des yeux électriquement inquiets. Leur respiration se fit plus lourde.

        -Je vais servir le repas Monsieur mais laisser moi le temps de faire une légère toilette, annonça-t-elle en repoussant les draps.

        -Non ! cria-t-il avec un infime mouvement en avant.

    Cambria compris trop tard. Elle fixa ses jambes nues et ses sous-vêtements négligés. Elle tira la couverture énergiquement vers son corps à demi-nu ne sachant plus quoi penser. Elle courut alors vers la salle d’eau et s’enferma dedans.

        -Cambria ! S’il te plait, ouvre-cette porte.

        -Vous m’avez arraché mes vêtements ! hurla-t-elle en tremblant. J’étais dévêtue avec vous Gaël, à mon chevet !

    Son souffle se fit plus douloureux, plus pénible pour elle. La demoiselle attendait une réponse de son charmant ravisseur. Il n’y en eut aucune. Elle l’appela à plusieurs reprises. Il ne répondit pas. Sa démarche était si vaporeuse qu’il aurait très bien pu repartir qu’elle ne l’aurait pas entendue. La gouvernante entrepris donc sa toilette.

    Le Comte revint frapper à petits coups inaudibles.

        -Tu devrais avoir besoin d’une tenue, déclara-t-il timidement.

    Il lui tendit un tissus bleu Prusse. Cambria regarda la robe remplit de dentelles couteuses, de froufrous faits d’une main experte. Elle le remercia et l’enfila rapidement mais avec prudence : Berthe ne pourrait jamais repayer une robe aussi chers.

     

    Voilà maintenant cinq jours que Cambria était chez le Comte. Elle avait oublié le temps et ne pouvait plus se passer de Gaël. Elle comprenait la Maîtresse : un tel homme faisait naître passion et frénésie. Elle avait eu le temps de percer sa carapace et elle voyait très bien en dessous un mari peu stable, à la conquête de femmes. Dans la rue, il s’arrêtait à chaque demoiselle pour l’asphyxier de compliments qu’elle ne pouvait plus supporter. La servante remarquait aussi les petits sourires en coin et les clins d’œil passant des dames aux bras d’hommes tous plus riches les uns que les autres.  Elle apercevait également son mépris pour les classes inférieures.

    Cambria discernait tout cela. C’était la véritable apparence du Comte Gaël. Enfin, c’est ce qu’elle essayait de se persuader…

        -Voulez-vous du thé Monsieur ? se renseigna le demoiselle avec délicatesse.

        -Sais-tu que demain nous devons partir pour le mariage ? Cela ne te fait-il aucun effet ?

        -Non Monsieur, j’ai du respect pour vous et j’approuve le mariage de Madame. Pourquoi cela devrait-il me faire le moindre effet ?

    L’homme se leva de son fauteuil en soie rouge sang. Il s’approcha de Cambria à tel point que celle-ci préféra reculer. Il s’en aperçut et continua à avancer jusqu’à que sa prisonnière se retrouve bloquée dans le coin sombre du salon. Elle fit basculer la petite table sur laquelle reposait un vase en marbre noir. Les débris vinrent s’écraser sur sa botte en cuir bleu que Monsieur avait achetée pour elle. Son haleine se répercutait sur la poitrine de Gaël. La servante pouvait ressentir l’odeur de son supérieur : l’odeur des cendres.

        -Te souviens-tu que tu m’aies dénommé « Gaël » ? Mon prénom, ma Chère, est destiné à ma douce et bien-aimée. Te rappelles-tu ton malaise ? Songeais-tu à moi, impitoyable séductrice ? Ma voix vous trouble-t-elle jusque dans les profondeurs de votre âme ? Mes yeux vous distrait-il au point de non-retour ? Mon odeur te griserait-elle dès qu’elle parvint à votre cœur exquis ? Cruelle demoiselle, insatisfaite enfant ! Comme je vous envie, vous et ton amour passionné. La vie n’est pas si simple comme vous devez le penser. Je n’ai pas eu le choix, que Dieu pardonne ma tentation et mon égoïsme mais qu’il excuse également votre attraction et votre infidélité. Toi, la gouvernante parfaite ? Laisse-moi rire ! Cambria, jeune beauté, parfait éclat, magnificence et somptuosité, vous venez de voler un bien de votre Maîtresse. Délicat cannibale, monstre raffiné ton visage m’a charmé, ta voix m’a ensorcelé, ton parfum m’a envouté. Je n’ose parler de vos cheveux lumineux qui ont emprisonné le soleil ainsi que de votre corps sublime qui nourrit les fantasmes des hommes, de peur de finir en enfer à cause du péché de la luxure. Mes sentiments et mes émotions dénoncent l’appétit abominable qui m’envahit. J’ai honte de moi, j’ai honte pour vous. Mais que me voulez-vous ! Qu’ai-je donc fait pour que vous apparaissiez, semblable à l’ange de la mort, sous mes yeux éberlués ? Vénus m’a poignardée de sa flèche. Je ne peux rien contre elle. Le diable est entré en toi : il t’a donnée l’harmonie mortelle. Tu ne peux rien contre lui. J’ai tellement peur de  ces sensations si confuses ! Je vous veux mais je te hais. J’avais promis mon cœur à votre Maîtresse, mais vous me l’avez arrachée. Cambria, vous m’avez ôtée la solitude et pourtant je ne veux point de vous. Je voulais épouser cette femme riche à l’allure impitoyable et insensible. Mais, tel un mal incontrôlable, désir brûlant et affection incendiaire se sont rencontrés en toi, devant mes pauvres prunelles égarées. Que vais-je faire maintenant que tu as déserté mon miséreux amour ?

    Cambria resta sans voix devant cette longue tirade de Monsieur. Son discours était confus, il mélangeait le vouvoiement et le tutoiement. Il semblait se battre avec lui-même. Elle s’appuya contre le mur en tissus. Tant pis si elle l’abîmait. De toute façon, s’en était finie d’elle. Le comte Gaël irait tout avouer à Berthe. Son métier, sa chance d’être connu, sa gloire. Tout, absolument tout était terminé. Elle glissa jusqu’à que sa jupe pourpre rencontre le parquet en bois. Des perles coulèrent le long de ses joues rosies par le discours de Gaël. Ce dernier la laissa seule avec ses remords, ses angoisses et ses rêves perdus.

     

    Cambria ouvrit sa porte. Son pied se déposa sur les terres connues de son pays. Elle vit sa Maîtresse et ne put s’empêcher de faire une révérence. « Cruelle demoiselle » : Gaël l’avait appelé comme cela et il avait bien raison. Berthe, cette femme si belle et si gentille, avec sa générosité à toute épreuve et son rire qui raisonnait si souvent dans l’enceinte de la maison. Cette femme qui l’envoyait faire des commissions de trois semaines, qui l’interdisait de venir la voir à certain moment, qui était beaucoup plus qu’anormale mais c’était cela son petit charme ! Voilà que la servante allait la trahir.

    Cambria avait signé le papier. Elle appartenait dorénavant  à Monsieur le Comte Gaël. Mme. Bernant Berthe n’était plus rien pour elle, elle n’avait plus aucune autorité dessus. Enfin si la Dame signait le dernier papier. Le dernier papier. Elle ne savait plus quoi penser. Gaël manipulait les gens avec aisance. Et s’il l’utilisait, elle aussi ? Elle ne pouvait pas y penser, pas après le discours d’hier. C’est elle qui le dominait, pas elle qui était dominée.

    La gouvernante préféra attendre dehors. L’entretien serait trop atroce. Elle vit Gaël prendre le bras de Berthe. Il se retourna discrètement pour lui adresser un clin d’œil secret.

     

    Cambria était rentrée dans le carrosse le temps de l’entretien. Il devait avoir duré une bonne heure. Le jour déclinait dans le ciel gris noirâtre. Dehors le vent glacial fouettait les cheveux noirs de Mme. Bernant. Elle le retenait par le bras. Ses larmes roulaient sur ses pommettes. Cambria lui trouva un air changé : plus terne, plus vieille. Le Comte l’embrassa sur la joue puis sa maîtresse s’écroula sur le sol. Cambria émit un petit couinement, telle une souris prise au piège du chat. Elle cria au carrosse de s’élancer, mais le valet n’écoutait rien : il semblait hypnotisé. Elle était tombée amoureuse du diable. Effrayée, se larmes roulaient bruyamment sur ses pâles joues rosies, attendant elles aussi, qu’il vienne prendre possession de son corps

    Puis Cambria vit une fumée sombre sortir des lèvres de Mme. Bernant. Abasourdie, elle ne savait que penser, jusqu’à ce qu’elle entende un hurlement strident retentir dans la campagne glaciale. Gaël s’éloigna du corps inerte de Berthe avant d’ouvrir lentement la portière.

        -Qu’êtes-vous ? murmura-t-elle.

    Il lui sourit tendrement.

        -Un serviteur des anges ?

                Puis il prit son visage entre ses larges mains d’homme et l’embrassa amoureusement, avant d’ajouter plus sérieusement :

        -Acceptez-vous de combattre les démons à mes côtés, cruelle demoiselle ?

     

    Mot de l'auteur

    Je trouve cette histoire légèrement érotique, même s'il ne s'y passe pas grand chose de sexuel. Je trouve que j'ai créé une atmosphère oppressante qui chamboule les émotions. Qu'en pensez-vous?


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :